Traversée Clyde - Pond en Terre de Baffin

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Régis Cahn

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Traversée

En 2005, Marc Breuil et Béatrice de Voodg ont réalisés, à skis nordiques, la traversée reliant Clyde River à Pond Inlet, un itinéraire de 650 km se situant en terre de Baffin. Pendant environ 35 jours, ils se sont immergés en totale autonomie dans cet immense territoire du Grand Nord Canadien.

Marc Breuil, l’homme des raids à ski nous a fait la gentillesse de partager avec nous cette aventure arctique. Merci à lui et à Béatrice de Voogd pour ce récit ! Sachez que depuis ce raid, ils y sont retournés plusieurs fois et écument en silence et à skis les plus beaux paradis nordiques de la planète…

Ski Nordique dans le Grand Nord Canadien

Le nord du Canada, dont la plus grande partie, peuplée d'Inuits, forme aujourd'hui la province du Nunavut, représente le Grand Nord le plus typique. Ce territoire, quatre fois plus vaste que la France, est un archipel dont l'essentiel est constitué par les Terres de Baffin et d'Ellesmere. Le Nunavut compte environ trente mille habitants regroupés autour de sa capitale, Iqaluit, et dans une vingtaine de villages, situés au bord de la mer et peuplés chacun par quelques centaines de personnes. C'est dire que l'espace ne manque pas.

La Terre de Baffin est l'endroit le plus intéressant du Nunavut aussi bien pour le skieur que pour le grimpeur. Contrairement à une idée fausse mais largement répandue, le Grand Nord n'est pas " tout plat ". Un magnifique massif montagneux s'étend sur la côte nord de l'île de Baffin et des sommets spectaculaires, atteignant jusqu'à 2000m d'altitude, plongent dans la mer suivant des faces verticales de plus de 1000m de hauteur. Séparées entre elles par fjords et glaciers, ces parois font le bonheur des spécialistes du saut libre et donnent des insomnies aux meilleurs grimpeurs de la planète. Dans ce cadre exceptionnel, des courses de ski de randonnée "classique" sont réalisables un peu partout, tandis que les fjords constituent un terrain de prédilection pour de grandes traversées à skis avec pulka au printemps.

Comparés à d'autres régions arctiques, ces lieux magiques sont d'un accès assez simple puisque 4 villages, desservis par des lignes aériennes régulières au départ d'Ottawa, jalonnent les côtes du nord et de l'est de la Terre de Baffin. Il suffit donc d'acheter un billet d'avion pour se retrouver, 48 heures plus tard, au coeur du Nunavut.

Parmi ces villages, ceux de Clyde River et de Pond Inlet sont idéalement situés aux deux extrémités de la plus belle partie des montagnes de la côte nord. La traversée à skis " Clyde-Pond " s'impose donc comme une évidence à ceux qui veulent effectuer un grand raid engagé dans un cadre fabuleux.

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La Traversée de Clyde River à Pond Inlet

La traversée Clyde-Pond, intégralement réalisable à skis avec une pulka, a une longueur de 750km à travers les fjords et les paysages spectaculaires de l'intérieur. En quittant Clyde River, une zone de collines d'un intérêt moindre s'étend sur une centaine de kilomètres jusqu'au lac d'Ayr, véritable point de départ de la traversée que l'on peut rejoindre en motoneige. La distance à parcourir à skis est alors de 650km sur les fjords ou à travers des cols faisant communiquer les fjords entre eux.

Il n'y a aucune ressource le long du parcours, Clyde River et Pond Inlet étant les seuls lieux habités à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. La traversée doit donc être effectuée en autonomie complète, mais il est possible d'organiser un ravitaillement sur le fjord de Clark, aux environs du 200ème kilomètre.

La traversée dure environ 35 jours, auxquels il convient d'ajouter 3 ou 4 jours d'arrêt pour cause de mauvais temps et 3 jours supplémentaires pour les ennuis prévisibles (un col difficile à franchir, un fort vent de face, une trace profonde à faire avec les pulkas etc…) ce qui est peu mais conduit à un total de 6 semaines. La nourriture et le carburant sont donc prévus pour 45 jours afin de faire face à un incident toujours possible.

Au printemps, le temps est assez beau avec peu de précipitations, cependant un vent en rafales peut souffler un jour par semaine. L'arctique subit l'augmentation des températures constatée un peu partout dans le monde. La banquise est donc de plus en plus mince, son extension se réduit et la mer est souvent libre de glaces au large de Clyde River dès la mi-mai.

Les ours polaires sont présents dans tous les fjords où se situent souvent leurs tanières. Les femelles mettent bas en décembre en donnant naissance à 1 ou 2 oursons ne pesant guère que 500g, ce qui est extrêmement faible pour un animal de cette taille. En avril, les jeunes oursons font leurs premiers pas, solidement gardés par maman ourse. Au printemps suivant, âgés alors de 16 à 18 mois, ils pèsent plus de 100kg mais suivent encore leur mère qui les chassera au cours de l'été. Il faudrait un livre entier pour raconter toutes les histoires d'ours qui se sont déroulées ici et la prudence incite à emmener un fusil et un ou deux chiens. Le fusil pour faire peur, et éventuellement se défendre, les chiens pour avertir de l'arrivée des nounours lorsque l'on dort.

L'organisation de notre raid reposait sur une petite équipe composée de Géraldine, Pascal, Béatrice et Marc. Seuls ces derniers avaient prévu d'effectuer toute la traversée, Pascal et Géraldine devant rentrer en France au bout de 3 semaines. Notre ami Inuit Lévi Palituq, qui habite Clyde River, nous a transportés jusqu'au point de départ. Il est revenu vers nous sur le fjord de Clark afin de récupérer Géraldine et Pascal en déposant un chien et 30 jours de vivres pour Béatrice et Marc qui ont poursuivi leur route jusqu'à Pond Inlet.

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31 mars - 4 avril - Le prélude
Cette période est souvent marquée par des interrogations angoissées du type " Ma pulka sera-t-elle à l'arrivée ? " ou " Le flair des douaniers canadiens va-t-il détecter les saucissons ? ". Ces questions ne sont pas sans objet et Géraldine découvre à Montréal qu'Air Canada a oublié son carton de vivres à Paris. Quelques dizaines de coups de téléphone permettent au carton de rejoindre Clyde River. Les saucissons ont été interceptés et nous avons perdu 2 jours avant même d'être partis.

5 avril - Le départ
A l'inverse des Groënlandais, les Inuits du Nunavut ont malheureusement remplacé les traîneaux à chiens par des motoneiges bruyantes et polluantes. Actuellement, quelques dizaines de chiens seulement demeurent encore à Clyde River pour promener des touristes fortunés en mal d'aventures, mais les habitants effectuent tous leurs déplacements en motoneige.

C'est donc ainsi que Lévi nous transporte avec 3 semaines de vivres et 2 chiens de Clyde River jusqu'au lac d'Ayr. Ces trajets motorisés sont fort désagéables et constituent la partie la plus éprouvante du séjour. Immobile dans une caisse en bois sans le moindre amortisseur, ballotté au gré des chaos de la banquise, transi par le froid ambiant et le déplacement de l'engin, le randonneur sort de cette épreuve peu enclin à renouveler l'expérience.

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6 au 9 avril - Du lac d'Ayr au fjord d'Eglinton
Après une première nuit sous la tente, c'est le vrai départ. Nos chiens, un mâle et une femelle, sont plus intéressés par une vérification permanente des lois de la nature que par la détection des ours. Nous devons les tenir attachés car ils ne sont pas encore habitués à nous. Un vent violent nous bloque une journée. Dans la vallée conduisant au fjord d'Eglinton, suite à une glissade malencontreuse, nous faisons l'erreur de lâcher les chiens quelques secondes. Ils en profitent et s'enfuient immédiatement. Personne ne les reverra jamais. Nos appels et nos recherches restent vains. Privés de nourriture, incapables de chasser, trop éloignés de leur habitat pour le retrouver sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas, ils sont sans doute morts de faim après quelques jours d'errance et leurs corps ont nourri les renards et les ours.

10 au 15 avril - Baignade et grandes parois
Ayant abandonné tout espoir de revoir nos chiens, nous quittons le fjord d'Eglinton pour gagner le fjord de Sam Ford en franchissant le col qui les sépare. Après une journée d'arrêt à cause du vent, la descente sur le fjord de Sam Ford se déroule sur une rivière gelée. Pas suffisamment gelée et Marc, qui a remplacé ses skis par des crampons, casse la croûte de glace et tombe à l'eau. Vêtements trempés jusqu'aux épaules, sortie difficile car la glace se brise tout autour et choc thermique sont les conséquences de cette grave erreur de jugement. Malgré les vêtements secs et les chaussures prêtés par ses compagnons, Marc n'est pas en état de poursuivre aujourd'hui et un arrêt séchage s'impose. Ses bottes en feutre ont absorbé beaucoup d'eau qui a gelé et ses vêtement sont recouverts d'une carapace de glace. Une journée entière sera consacrée à la remise en état du baigneur et de ses accessoires, avec l'aide déterminante de nos réchauds.

Le fjord de Sam Ford est l'endroit le plus spectaculaire de la région. Ses deux rives présentent une succession de parois verticales, entrecoupées par des glaciers qui atteignent la mer. La hauteur des murailles, qui atteint 1700m pour la face est du Broad Peak, la beauté et la variété de leurs formes, le mélange du granite, de la glace et de la mer gelée procurent une forte émotion esthétique. Diverses ascensions offrant une vue panoramique sur le fjord, constituent les moments forts d'un raid à skis sur l'île de Baffin.

16 au 23 avril - Premiers phoques sur le fjord de Gibbs
La vallée de Stewart permet de rejoindre le fjord de Gibbs. Les grandes faces granitiques des Sail Peaks dominent le fond de la vallée occupé par une série de lacs. L'entrée et la sortie de la vallée, encombrées de blocs morainiques peu aisés à franchir avec une pulka, nécessitent 2 jours d'effort séparés par une belle traversée au pied des Sail Peaks.

En arrivant sur le fjord de Gibbs, nous apercevons les premiers phoques. De loin, une simple petite tache noire sur la neige. Les phoques, mammifères marins, doivent sortir de l'eau pour respirer. Lorsque la mer est gelée, ils maintiennent un trou dans la glace, appelé aglou, qui leur permet de venir respirer sur la banquise. Parfois, la mère et son petit sont côte à côte sur la glace. Ils plongent dès qu'ils détectent la moindre présence car les ours repèrent les aglous et attendent patiemment la sortie du phoque, cachés derrière un tas de neige, pour bondir sur lui et le tuer d'un coup de patte. Nous relevons les empreintes très fraîches d'une ourse et d'un ourson puis, le lendemain, les traces d'un aglou entouré des restes sanglants du phoque qui a terminé son existence ici.

24 au 27 avril - Le rendez-vous
Après le parcours sur le fjord de Gibbs et une journée perdue à cause du vent, nous pénétrons dans le fjord de Clark au milieu des aglous de phoques et des traces d'ours. A chaque instant, on s'attend à voir surgir une forme blanche des blocs de glace et de rochers qui bordent le fjord. Finalement, nous ne verrons pas d'ours mais ils sont bien là, nous ont sans doute vus et ont préféré ne pas se montrer. Dans la soirée du 25 avril, nous atteignons l'endroit fixé pour le rendez-vous du lendemain avec Lévi et l'attente commence.

Nous recevons la visite d'un renard polaire dont le pelage se confond avec la neige. Peu farouche, car il n'a sans doute jamais vu d'hommes, il prend un à un les morceaux de fromage que nous lui tendons, part les cacher en un lieu connu de lui seul et revient quelques minutes plus tard chercher le morceau suivant. Les renards arctiques sont familiers de ce genre de pratique et, à l'image de la fourmi, utilisent les jours d'abondance pour préparer les périodes de disette.

Lévi n'arrivera que dans la soirée du 27 avril. Comme convenu, il dépose un chien et 4 semaines de vivres à notre intention puis repart aussitôt avec Géraldine et Pascal. Nous sommes seuls. Nous avons un chien, un fusil, des vivres pour un mois et 460km nous séparent encore de Pond Inlet.

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28 au 30 avril - Solitude dans les Bruce Mountains
Le 28 avril au matin, nous quittons le fjord de Clark pour traverser les Bruce Mountains. La montée sur le plateau est lente, mais la vue sur le fjord qui s'éloigne peu à peu est superbe. Le lendemain, un fort vent de face s'est levé, le ciel est couvert, la visibilité faible, il neige et les pulkas pèsent maintenant 70kg. Rude journée sur le plateau des Bruce Mountains. La descente sur le fjord de Dexterity est facile au milieu des traces de lièvres, renards, loups et caribous. Alors que le fjord est en vue, nous devons suivre le lit d'une rivière qui méandre interminablement. Trois heures durant, nous pensons atteindre le fjord dans 5 minutes. Nous y parviendrons dans la lumière du soir.

1 au 6 mai - Emotions sur le fjord de Cambridge
Après 3 jours passés avec nous, le chien prend ses habitudes et ne paraît plus avoir envie de s'enfuir. C'est un mâle vigoureux, assez indifférent aux traces de renards ou de lièvres mais très attiré par les traces de loups. Il est nourri tous les soirs avec des croquettes qu'il apprécie beaucoup car il se jette dessus férocement et les engloutit en quelques minutes. Il avale régulièrement de la neige quand il a soif et transporte ses sacs de nourriture en tirant une petite luge. Pour la nuit, nous l'attachons solidement sur une broche vissée dans la glace. Quels que soient le temps et la température, il dort dehors, couché en boule, le nez protégé du froid sous la queue et se laisse recouvrir par la neige en cas de vent.

Après 2 jours de progression sur le fjord de Dexterity, nous sommes en vue de Maud Harbour, fjord étroit ouvrant sur le large, ayant servi de port naturel à des baleinières. A la sortie de Maud Harbour, l'itinéraire oblique vers l'ouest et suit pendant quelques kilomètres la côte nord de l'île de Baffin, face au détroit de Lancaster, et rien n'arrête la vue vers le nord. Notre tente n'est qu'un minuscule point sur l'immensité de la banquise, à peu près au milieu de la traversée, à plus de 300km de Pond Inlet et de Clyde River. Nous ne sommes que deux et réalisons subitement, dans la soirée du 4 mai, qu'il n'y a personne à moins de 300km de nous. Fabuleuse sensation que seuls les navigateurs solitaires ont le privilège de connaître.

Dans l'après-midi du 5 mai, nous parvenons à l'entrée du fjord de Cambridge. Béatrice, hantée par les loups, regarde vers le fjord et s'écrie " Regardes, il y a une meute de loups là-bas, j'ai vu quelque chose bouger ". Arrêt et observation. Ces loups avec un pelage couleur ivoire sont en fait 3 ours de belle taille. Il y a une ourse, un ourson d'un an et demi qui a sensiblement la taille d'un adulte mais suit encore sa mère et un gros mâle. Ils nous ont vus et ne sont pas très loin mais ne s'enfuient pas. C'est la première fois que nous voyons 3 ours ensemble. Instruits par des expériences précédentes, nous sortons le fusil par précaution. Un coup de feu en l'air ne les impressionne pas du tout. Finalement, nous continuons notre route en les surveillant de près. Le mâle s'en va lentement tandis que l'ourse et l'adolescent se dirigent vers ce qui doit être leur tanière. Nous avions prévu de camper ici mais nous irons 5km plus loin ce qui nous permettra de monter la tente dans le site fabuleux du fjord de Cambridge. Au printemps 2001, 4 guides français du Groupe Militaire de Haute Montagne, dont Antoine de Choudens et Philippe Renard qui devaient malheureusement disparaître peu après, ont ouvert ici une voie d'anthologie de plus de 1000m de hauteur qu'ils ont baptisée " Sous l'oeil de Nanouk ".

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7 et 8 mai - Le Weber Aller Pass
Le 7 mai, nous devons franchir le Weber Aller Pass, qui fait communiquer les fjords de Cambridge et de Coutts. Nous n'avons guère d'informations sur ce passage dont nous ne sommes pas parvenus à déterminer la difficulté sur les photos aériennes.

A l'usage, il s'agit d'un canyon de 2km de long, très étroit et profondément encaissé entre deux parois verticales de 200m de hauteur. Le fond de ce canyon, où un torrent coule en été, est obstrué par de gros blocs de rochers et une épaisse couche de neige s'y est accumulée. A pied, il n'y aurait aucun problème, mais avec des skis, deux pulkas qui pèsent encore 60kg chacune, un chien et sa luge, la situation est différente. C'est le seul passage difficile de la traversée et nous mettrons une journée entière pour le franchir. Parvenus à la sortie du canyon, nous devons encore contourner le front d'un grand glacier avant de déboucher sur un terrain facile qui nous conduira au fjord de Coutts. La descente à skis sur le fjord est une grande émotion car nous sommes maintenant certains d'atteindre Pond, même si ce n'est pas le jour prévu. L'arrivée dans la lumière du soir, une solitude totale, le camp sur une terrasse dominant le fjord, une scène d'une beauté et d'une majesté extraordinaires.

9 au 11 mai - Le dernier fjord
Alors que nous progressons sur le fjord de Coutts en luttant contre un fort vent de face, Béatrice me fait de grands signes en montrant la rive du fjord. " un ours " me dit-elle. Je regarde et ne vois rien. Puis, un animal qui ne ressemble pas du tout à un ours, s'avance en trottinant. Il s'agit d'un caribou, sans doute séparé de son troupeau et qui paraît perdu. S'il continue à errer tout seul sur le fjord, il servira de nourriture à un loup.

Le 10 mai, le vent s'est calmé et un paysage magnifique changeant continuellement s'offre à nous. Des effets de brume sur un immense glacier et sous les lumières rougeoyantes du soir terminent cette journée de bonheur. Le lendemain nous quittons le fjord de Coutts pour déboucher sur la côte nord de l'île de Baffin que nous allons suivre jusqu'à Pond.

12 au 17 mai - La fin : du cap Coutts à Pond Inlet
Au fur et à mesure que l'on quitte le fjord pour aborder la côte, l'état de la neige se modifie. Au lieu d'une neige durcie par le vent sur laquelle les pulkas glissaient facilement, nous rencontrons maintenant de la neige fraîche, profonde, pulvérulente, dans laquelle les pulkas enfoncent ce qui nécessite de faire la trace. Exercice pénible lorsque les pulkas sont lourdes et que deux skieurs seulement peuvent tracer. A partir du cap Coutts, la situation empire car une croûte de regel, située 30cm sous la surface, se brise lors de notre passage. Nous bataillons deux longues journées pour rejoindre le cap Mac Culloch. Le chien, qui s'enfonce dans la neige et peine à tirer sa luge, termine ces deux journées encore plus épuisé que nous. Alors que les conditions de neige s'améliorent un peu, nous remarquons de nombreux phoques alignés sur la banquise. Peu après, notre route est barrée par des fissures dans la glace de mer qui marquent le début de la dislocation de la banquise. Ces fissures, sorte d'aglous naturels, sont utilisées par les phoques pour venir respirer à la surface ce qui explique à la fois leur présence et leur position alignée. Il est impossible de contourner ces fractures car elles se développent sur plusieurs kilomètres de longueur et il faut impérativement les franchir. Leur largeur dépasse un mètre, leurs bords ne sont pas francs, l'eau apparaît et une chute serait gravissime. Nous passons donc à skis encordés, puis les pulkas sont tractées avec la corde. Quant au chien, il refuse absolument de traverser dès qu'il voit de l'eau. Nous tirons vivement sur sa laisse et, débarassé de sa luge, il finit par sauter. Cette opération prend du temps et malgré 12 heures de marche, nous avons perdu tout espoir de franchir, en 2 jours, les 70km qui nous séparent encore de Pond Inlet.

Le 16 mai au matin, l'ambiance est sinistre : temps couvert, brume, flocons de neige, trace profonde et certitude d'avoir raté l'avion. Malgré tout, nous repartons. Après 7 ou 8km, la côte change de direction et oblique vers l'ouest. A partir de là, un véritable miracle se produit. La neige change complètement, devient dure, lisse et gelée tandis qu'un fort vent d'est se met à souffler et nous propulse littéralement vers Pond Inlet. Nous forçons l'allure car les pulkas se sont allégées et le chien nous suit facilement, visiblement heureux de pouvoir enfin courir. A ce rythme, nous stoppons en vue de l'île de Beloeil après une glisse de 45km. Ce n'est pas sans émotion que nous montons la tente pour la 36ème et dernière fois de la traversée. Demain, nous serons à Pond Inlet, mais il y aura d'autres traversées.

Le 17 mai, nous bouclons les 25 derniers kilomètres et, dans la soirée, nous tirons nos pulkas dans les rues de Pond Inlet, sales et fatigués mais rayonnants de bonheur.

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Pourquoi avoir fait cette traversée ?

Certainement pas pour réaliser un exploit sportif qui n'existe pas ici. La condition physique, les muscles, l'entraînement ? Balivernes que tout cela. Dans une telle entreprise, seuls comptent le moral et la motivation. Ceux qui ne sont pas en forme au départ le seront à l'arrivée. Encore moins dans un quelconque esprit de compétition qui nous a toujours paru incompatible avec la nature même du ski de randonnée. Pas davantage pour des descentes dans une poudreuse de rêve, impossibles avec une pulka ! !

Alors, pourquoi ?
Pour des paysages fantastiques que l'on ne trouve nulle part ailleurs ? Pour une ambiance et des camps exceptionnels sous les lumières du nord ? Pour l'isolement et un engagement important ? Oui, bien sûr, pour tout cela. Mais aussi, et surtout, pour un retour aux sources mêmes du ski, sport de liberté, de solitude, de grands espaces et de traversées. Et pour la liberté de parcourir des espaces immenses dans une solitude complète, la traversée "Clyde-Pond" est une magnifique aventure.

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Informations pratiques

Formalités administratives : Pour l'instant, aucune autorisation particulière n'est exigée dans la région concernée. Cette situation est susceptible d'évoluer car il existe un projet de classement de la région des fjords à l'ouest de Clyde River en Parc National Canadien.

Transports : L'agence Grand Nord Grand Large (GNGL), 75 rue Richelieu, 75002 - Paris - 01 40 46 05 14 - www.gngl.com est spécialisée dans les voyages vers le Grand Nord (et le Grand Sud). Elle vend des billets d'avion pour toutes les destinations arctiques et peut louer du matériel (pulka, sac de couchage, bottes etc…) aux participants qui lui achètent leur billet d'avion. Elle organise également de nombreux voyages et constitue une mine d'informations sur les pays nordiques.

Ressources locales : Clyde River compte 850 habitants, un hôtel et deux supermarchés sur lesquels il vaut mieux ne pas compter pour faire ses courses. Pour les services sur place (chiens, motoneige, logement chez l'habitant, essence etc…), consulter Lévi Palituq à L.Palituq@nv.sympatico.ca

Cartographie : Tout le Canada est couvert par une bonne carte topographique au 1/250.000ème. Consulter www.sst.rncan.gc.ca pour commander ces cartes.

Photos aériennes : Pour établir un itinéraire en dehors des fjords, il est intéressant d'avoir les photos aériennes qui montrent les détails du terrain, notamment les zones crevassées. Consulter www.photosaeriennes.rncan.gc.ca pour obtenir ces clichés.

Arme : On peut louer un fusil sur place. La restitution est simple si l'on revient à son point de départ, plus compliquée si l'on effectue une traversée. Il est assez facile d'apporter un fusil depuis la France. Les formalités consistent à :
- Déclarer l'arme à la compagnie aérienne en précisant ses caractéristiques au moment de l'achat du billet d'avion.
- Mettre dans deux colis séparés le fusil d'une part, les balles et la culasse d'autre part.
- Télécharger sur www.gc.ca, rubrique "Armes à feu", le formulaire de déclaration d'armes à feu pour non-résidents en trois exemplaires. A l'arrivée, déclarer l'arme à la douane, remettre les formulaires et payer 50$ canadiens.

Chiens : On peut louer un ou deux chiens à Clyde River à condition de les avoir réservés à l'avance. Il est possible de les restituer à Pond Inlet.

Ravitaillement et carburant : Tout le ravitaillement est à amener depuis la France. Les charcuteries sont interdites et la douane canadienne veille. Pour l'essence, on trouve sur place du "white gas", équivalent de l'essence C, parfait pour les réchauds. Prévoir des bouteilles métalliques vides.

Equipement : Il est devenu très classique. Pour des détails concernant le matériel, on peut consulter le livre "La logistique des expéditions polaires à skis" publié sous la direction de Pascal Lièvre chez GNGL Productions.

Textes, informations et photos de Marc Breuil.

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